Laibach : dans les entrailles des Balkans

Parmi les groupes les plus provocateurs, on cite habituellement les teutons de Rammstein aux rythmes martiaux ou l’incarnation de l’Antéchrist Marilyn Manson. Mais ces artistes se sont inspiré d’un groupe aux provocations plus sulfureuses, Laibach. De par sa musique inclassable, son goût pour l’esthétique totalitaire et ses concepts mégalomaniaques, le groupe provoque, intrigue, dérange, inspire et fascine. Il ne laisse en tout cas personne indifférent car au-delà d’être un groupe, Laibach est un concept, une idée, un précurseur à l’origine de tout un mouvement culturel.

De l’Indus dans la Yougoslavie communiste

L’histoire démarre à Trbovlje, dans la Yougoslavie communiste des années 80. Formant à lui seul un genre que l’on peut apparenter à la musique industrielle, le groupe réalise un son à la hauteur de son univers : allégorique, martial, tantôt agressif, tantôt guttural, déroutant, fascisant. L’une des particularités du groupe est le nombre important de reprises réalisées. Final Countdown de Europe, Life is Life de Opus, One Vision de Queen – rebaptisée pour l’occasion Geburt Einer Nation -, etc. Le groupe a même enregistré un album entier ne comprenant que des reprises de Sympathy For The Devil des Rolling Stones. On ne peut, à première vue, qu’être sceptique face une telle quantité de reprises. Mais là où les autres groupes ne font qu’apporter leur marque à la chanson, Laibach la recompose, la refond, la reforge pour en donner un tout autre morceau. L’album Volk – « peuple » en allemand – contient des reprises des hymnes nationaux russe, allemand, israélien, français… Pour eux, l’hymne national est le morceau le plus « pop » d’un pays car tout le monde peut fredonner une partie de celui de sa patrie.

 

Un « collage » des totalitarismes

Mais en vérité, Laibach n’est pas un groupe de musique. Il est une entité, le reflet d’une histoire, celle des Balkans. Au cours du XXème siècle, cette poudrière connaît une succession de guerres et de dictatures. Comme l’ensemble de l’Europe, elle fut ballottée entre le communisme et le nationalisme. Laibach puise son essence dans ce fanatisme politique. Plus que reprendre ces codes totalitaires, le groupe les travaille, les décortique, les pousse à l’extrême. À la fin, il ne reste qu’un mélange bien souvent incompréhensible de traditions, d’imageries fascistes kitschissimes et d’éléments Dada. Des clips comme celui de Geburt Einer Nation sont à la fois beaux et agressifs, rappelant les films de Leni Riefenstahl. Évidemment, de tels thèmes suscitent la polémique concernant l’appartenance ou non du groupe à la mouvance d’extrême-droite. Nombreux sont ceux qui, comme les membres de la Mano Negra, n’ont jamais pris la peine de réfléchir au message des Slovènes. Le groupe n’est que le miroir de cette omniprésence de la politique, du populisme et des idéologies totalitaires. Ils disent ne faire qu’un « collage » avec le passé pour le mettre dans un autre contexte – ce qu’ils appellent le « Retrogardisme ».

Le peuple, la nation, la culture. Ces concepts sont tellement au cœur de l’art des Slovènes qu’ils ont fondé leur propre collectif d’artistes au travers du Neue Slowenische Kunst, NSK, soit le Nouvel Art Slovène. On y trouve plusieurs artistes de la même veine gravitant autour de Laibach comme IRWIN. Devenu l’Etat NSK en 1992, cette micronation est le point culminant de la mégalomanie du groupe. Il est d’ailleurs possible d’acquérir des cachets postaux ou des passeports du NSK. La légende raconte que ces passeports auraient permis à plusieurs centaines de personnes de fuir pendant le siège de Sarajevo.

Laibach représente l’art dans sa totalité et sa véritable fonction de provocation. Il est l’illustration d’une époque, d’une région, d’un contexte, d’une histoire, celle de la Yougoslavie et plus largement de l’Europe, tiraillées entre plusieurs destins, plusieurs idéologies. Sans doute que cette omniprésence de la politique peut en dégoûter plus d’un, mais comme le dit Ivan Novak : « Nous vivons dans un monde profondément politisé, et l’art est soit une référence à la politique, soit un pur produit politique ».

 

Crédits photos :

Laibach

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